Alsace ping, Alsace pong

Le Rhin, « frontière naturelle », une évidence que vous éviterez toutefois de répéter trop fort sous peine de faire rire Celtes, Germains, Gaulois, Romains, et Alamans, mais aussi évêques et abbés, ducs de Souabe et Suédois et de faire sourire tous ceux que je viens d’oublier. La richesse de L’Alsace a motivé au fil de son histoire d’incessants mouvements d’occupation et de réoccupation. C’est la France au final qui marque un grand coup en annexant en 1648 un territoire de patois germanique pour mieux s’affirmer comme État, et s’inventer comme Nation. Une réponse germinera en face : « Der Rhein, Deutschlands Strom aber nicht Deutschlands Grenze » — le Rhin, fleuve Allemand, non pas frontière de l’Allemagne.

En 1862 Philippe Husser naît, à Sundhoffen dans la plaine du Rhin, français donc (… ping !). Il fréquente l’école primaire française, qui bien que non obligatoire est encouragée par le pouvoir politique dans le but de franciser un territoire où la langue parlée, l’alsacien, est proche de l’allemand littéraire.

Par le traité de Francfort, Philippe Husser, devient allemand (… pong !), l’année de ses neuf ans, le 10 mai 1871. L’immense majorité de la population s’accommode en effet des nouvelles conditions établies par l’annexion. Quelques 100 000 Alsaciens préfèrent eux le maintien dans la nationalité française (une clause prévue par le traité).

Instituteur, dans son journal du 21 novembre 1918, Philippe Husser note : « On nous fait savoir que, dans la mesure du possible, l’enseignement se fera dorénavant en français… je vais donc moi aussi, tirer un trait sur mon passé et me remettre entre les mains de la nouvelle autorité, le roi est mort, vive le roi ». Redevenu français (… ping!), il s’accommode, encore, tout en notant plus loin dans son journal combien la langue allemande lui « est chère comme langue maternelle, comme langue dans laquelle j’ai été éduqué, dans laquelle j’ai été élevé et dans laquelle je pense, je prie ». Nombre d’Alsaciens n’éprouvant pas « l’éblouissement tricolore », se tourneront dans l’après-guerre vers une revendication d’indépendance de l’Alsace.

Partir ou rester dans une Alsace menacée par « la guerre avec Hitler » qui s’annonce est un tiraillement des premiers mois de 1940. « Lorsque je me décide à partir, je me sens oppressé. Lorsque je décide de rester, je ressens un soulagement. » L’annexion de fait rend, au mois de juin, à Philippe Husser la nationalité allemande (… pong) de fait. C’est indigeste. Le gauleiter Wagner, un proche du führer, emploie son zèle à vouloir nazifier le pays en mettant en place un régime de terreur qui se renforcera en raison d’une faible adhésion de la population. Philippe Husser a atteint l’âge de 80 ans. Il relate l’inquiétude perpétuelle d’un quotidien auquel la guerre apporte continuellement des menaces, des destructions, des privations, la dispersion et l’éloignement des proches.

Mai 1945, face à l’anéantissement de l’Allemagne nazie, à la « victoire », aux retrouvailles familiales, Philippe Husser manifeste la joie de la paix et la tranquillité retrouvée. Avoir recouvré au passage une nationalité française (… ping) ne lui vaut aucun commentaire particulier, comme s’agissant d’une formalité, d’une… routine. Philippe Husser mourra français en 1951, après avoir changé quatre fois de nationalité !

Quel nouvel ordre pour l’Alsace en 2020 ?

En 2020, avec la disparition/fusion des régions, le terme « Alsace » ne recouvre plus de réalité administrative. La création programmée de la « Collectivité européenne d’Alsace », nous promet-on, va y remédier le 1er janvier 2021 par fusion des conseils départementaux actuels. Les attributs de la nouvelle entité, s’enthousiasme-t-on, seront, un : la gestion des routes, et deux : le pilotage de la « marque Alsace ». Alsacien d’adoption et cycliste, je me projette mal, pour ma part, dans la perpétuation de la schizophrénie automobile et j’éprouve de la réticence à accepter l’injonction : vendez-vous les uns aux autres. Les futurs « conseillers d’Alsace » vont-ils s’employer à une reddition de leur région à l’idéologie de la compétitivité et à sa soumission à l’ordre marchand qui entendent dominer notre monde ?

Du haut de nos randonneuses, « D’r Maia », notre rencontre alsacienne de l’Ascension nous donnera l’occasion de traverser le village de Sundhoffen et bien d’autres lieux porteurs des marques de l’histoire. Vous n’avez pas encore décidé de nous rejoindre : votre inscription à notre rencontre nous fera le plus grand plaisir.

Philippe Husser a été cycliste (très probablement sixcencinquantiste). Il a ainsi, vraisemblablement, successivement, indifféremment, et naturellement su passer sa monture au détail dans les deux langues.

Lors de notre rendez-vous de l’Ascension, selon que nous roulerons de part ou d’autre de la « frontière naturelle » du Rhin il vous appartiendra de savoir démonter et remonter votre randonneuse avec le vocabulaire approprié.

Denis

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